PERFECTIONNEMENT AU MÉTIER D’ÉTALONNEUR

Echange entre Aurélie Laumont, étalonneuse et formatrice, et Jérôme Krumenacker, chef opérateur qui interviendra sur la nouvelle formation  Perfectionnement au métier d’étalonneur. Un avant-goût des discussions qui auront lieu avec les stagiaires lors de la première session qui débutera le 25 février 2019.

Comment est née cette nouvelle formation  ?
Aurélie Laumont  : Nous l’avons conçue comme le second volet de la formation au métier d’étalonneur. Le premier stage est une initiation qui s’adresse à des débutants, qui ont envie d’avoir une méthodologie ou à des personnes qui ont commencé tous seuls l’étalonnage et qui se sont rendu compte qu’il leur manquait des  éléments du métier  pour continuer.
Le deuxième volet que nous appelons «  perfectionnement  » s’adresse soit aux personnes qui ont suivi le premier stage et ont maintenant une expérience d’un an ou plus, et des expériences de terrain qui les conduisent à poursuivre la réflexion et l’apprentissage autour du métier. Il peut aussi s’adresser à des personnes qu in’avaient pas suivi le premier stage et souhaitent un approfondissement du métier d’étalonneur autour de réflexions créatives et techniques.

Jérôme Krumenacker  : Qui rencontres-tu principalement au sein des stagiaires de la première formation  ? 

Aurélie Laumont  : Le public est composé le plus souvent de monteurs, qui veulent cette corde supplémentaire à leur arc. Parfois aussi de chefs opérateurs, qui viennent car ils ne connaissent pas toutes les possibilités de l’étalonnage numérique, et ont à cœur de mieux communiquer avec un étalonneur, pour savoir jusqu’où on peut aller et ce qu’on ne peut pas faire. Il y a aussi des assistants caméras, des graphistes, qui ont une sensibilité visuelle très pointue, et cherchent à travailler sur l’équilibre d’une image.

Jérôme, quel rapport as-tu à l’étalonnage et aux étalonneurs en tant que chef opérateur  ? C’est ce sur quoi tu échangeras avec les stagiaires.
Jérôme Krumenacker  : Pour moi, l’étalonnage est capital. Je viens finir mon travail de chef opérateur lors de l’étalonnage. C’est une étape essentielle et très créative dans le travail de l’image. Quand je fais un film, j’essaie toujours de travailler avec une maquilleuse et un étalonneur dont je connais le travail et en qui j’ai confiance, car cela conditionne beaucoup le mien. Au fil des années,  j’étalonne la plupart de mes films avec la même personne. Cela prouve la relation de confiance et de complicité artistique qui peut se créer et qui est essentielle.

Aurélie Laumont  : Souvent, les stagiaires demandent comment doit fonctionner le duo étalonneur-chef opérateur, car cela doit être un duo. Ils se demandent dans quelle mesure le chef opérateur va leur demander des choses, dans quelle mesure ils vont être libres de faire des propositions, qu’est-ce que l’on attend d’eux. 

Jérôme Krumenacker  : En réalité, différents cas de figures existent. Certains films nécessitent un étalonnage simple. Parfois, on arrive à la séance, et il n’y a presque rien à faire, car tout a été maitrisé au tournage, les projecteurs sont bien placés, le contraste est fait, on recolle un peu les noirs, on corrige une carnation… et ça va très vite.

Aurélie Laumont  : C’est d’ailleurs très important de savoir reconnaître une belle image, qui n’a pas besoin de plus de travail de notre part. Cela fait partie de l’expérience d’un étalonneur.

Jérôme Krumenacker  : Absolument.  Un autre cas se présente aussi : on sait ce que l’on souhaite obtenir, et on peut déjà indiquer à l’étalonneur une première liste de choses à corriger, on signale en priorité les ratages à rattraper. Il y a également une autre situation intéressante : à l’inverse d’une direction que l’on avait pu imaginer soi-même, une proposition spontanée de l’étalonneur se révèle aussi surprenante que magnifique, et on le suit dans son idée sur l’ensemble du film. Parfois, encore un autre cas de figure se présente  : on n’a aucune idée pré-conçue de ce que l’on va faire, et on réinvente, on ré-éclaire le film complètement ensemble, en duo, et bien sûr avec l’oeil du réalisateur et aussi le regard du producteur. Et là, il faut travailler avec l’étalonneur qui a l’expérience, l’envie, les propositions, et alors ça marche.

Jérôme, transmets-tu à  l’étalonneur le film à visionner avant votre séance  ?
Jérôme Krumenacker  : Oui, j’essaie toujours que l’étalonneur ait le film bien avant. Je lui envoie l’image brute, pour qu’il puisse voir l’image telle qu’elle est, avec tous les écarts et les ratages, avec simplement une LUT de visionnage car c’est beaucoup plus agréable lorsqu’il s’agit de rushes tournées en LOG.

Exemples de Looks

Aurélie Laumont  : Le sujet des LUTS est important. Les stagiaires attendront certainement que tu puisses donner ton point de vue  : est ce que tu les utilises, si oui comment, est-ce que tu les fabriques, est-ce que tu intègres l’étalonneur dans la création des LUTS ?

Jérôme Krumenacker  : J’ai pris l’habitude de travailler avec une seule LUT, simplement un peu contrastée, car tout le reste je le contrôle à la lumière.  J’essaye de toujours enregistrer en LOG pour qu’à l’étalonnage,  au maximum,  on puisse faire ce qu’on veut. Je prendrai ces exemples sur des films avec ou sans parti pris important, et en parlerai avec images à l’appui auprès des stagiaires. J’évoquerai aussi des expériences critiques. Celles de raccords impossibles à vraiment réaliser au tournage en terme de lumière, entre un plan serré et un plan large par exemple, dans des décors spéciaux, et pour lesquels tout se joue à l’étalonnage. Et aussi des problèmes de communication, qui existent. Par exemple cette pub où les réalisateurs voulaient que tout soit jaune à l’étalonnage alors que nous avions opté au départ, et dès le tournage, pour le parti pris contraire. Cette direction est à prendre en bonne concertation dès le départ. Et l’ensemble des prise de vues sur la globalité du film est à prendre en compte. Car une idée peut être séduisante sur les cinq premières minutes du film, et ne pas être compatible avec la suite des séquences.

Aurélie, as-tu l’habitude d’avoir des échanges constants avec le chef opérateur pendant les séances  ?
Aurélie Laumont  : J’ai toujours le chef opérateur à mes côtés pendant l’étalonnage. Il n’en est pas de même pour le réalisateur, qui n’est présent qu’un jour sur deux ou même sur trois.  Il est plus difficile de  maintenir l’attention du réalisateur que du chef opérateur, qui lui aura un œil nécessairement technique, attentif à chaque manipulation. J’aborderai bien sûr les échanges que nous avons. On reviendra également sur la culture du numérique, dont la tendance est à la surexposition  et au sur-éclairage. Car beaucoup de personnes posent l’image avec un ou deux diaph au dessus. Bien souvent, je commence par les encourager à rebaisser, à créer du relief  et de la densité. Avant de travailler dans des sphères aussi différentes que le documentaire, la publicité…, j’ai longtemps travaillé en cinéma, dans un labo. C’est de là que me vient ma méthode  :  poser  l’image là où elle est  dans un premier temps, et  l’améliorer  si besoin avec tous les outils du numérique. Bien comprendre comment elle est construite  est primordial. J’ai gardé en numérique la même méthode qu’en télécinéma, avec des outils supplémentaires. 

Jérôme Krumenacker  : Toujours à propos du numérique, j’insisterai également sur quelque chose d’incontournable  : quand on étalonne un film, c’est très important de savoir où il va être diffusé. Pour le film «  L’enfer d’Henri-Georges Clouzot  »*, qui allait sortir en salles, on allait faire régulièrement des projections tests au Max Linder, et on rectifiait ensuite, car c’était beaucoup trop clair sur grand écran, cela n’a rien à voir avec une sortie pour la télévision. Si tu projettes au cinéma, il faut «  descendre  la luminosité  », de façon considérable. 

Aurélie Laumont  : Le fait que l’on revienne sur ces points-là avec des personnes expérimentées,  suscitera un autre intérêt  sur ces problématiques, d’autres questions, et plus de répondant,  surtout  en présence d’un chef opérateur.
Dans l’initiation, je parle à la fois du métier, de la synthèse des couleurs, des primaires, des secondaires, de la technicité, du logiciel… Cette fois, quand nous aurons fait une rapide «  mise à jour technique  » sur DaVinci pour être bien certain  du niveau  de chacun, on passera plus de temps sur ce qui est créatif,  comment construire un look et le tenir au fil des plans et des séquences, et sur comment on travaille ensemble, qui est vraiment au cœur du métier d’étalonneur.

*César du meilleur film documentaire 2010